Patrice De Plunkett / Tous ensemble ! Pour faire quoi ?

La question se pose aux pouvoirs publics… et aux millions de manifestants eux-mêmes…

Cet événement collectif détermine-t-il « un avant et un après », comme l’ont souhaité les manifestants au cours de cette journée de formidable décharge psychologique ? Et quel après nous prépare la classe politique ? Comment expliquer le décalage entre les propos de ses représentants et ceux des manifestants ?

La formidable décharge psychologique : c’est ce qu’Olivier Ravanello qualifie de « communion inoubliable, mais qui ne suffit pas ». Le mot « communion » est juste : en écoutant les déclarations individuelles de manifestants, on percevait (sous le vocabulaire de circonstance) la diversité des motivations et leur convergence dans une quête – très générale – de fraternité nationale, par delà les différences spirituelles et morales.

Le décalage entre cette « quête de fraternité » et son catalyseur : « être Charlie, c’est la tolérance envers les idées de l’autre », disait un manifestant à la radio ce matin. Mais cet « esprit Charlie » imaginé par des milliers de gens est à l’opposé de l’esprit du véritable Charlie. Quiconque le lisait réellement, sait que ce journal incarnait l’intolérance envers tout ce qui ne cadrait pas avec sa vision des choses. L’un des leitmotive du malheureux Charb était : « Ce ne sont pas des églises et des mosquées qu’il faut construire, ce sont des asiles psychiatriques »… (Rappeler cette intolérance n’est pas relativiser l’horreur du 7 janvier, c’est juste revenir au réel). Si l’on compare le tirage de Charlie au nombre des manifestants d’hier, on voit que plus de 99,9 % d’entre eux ne lisaient pas ce journal : ce qui explique l’idée irénique qu’ils s’en font. Cette idée ne résistera peut-être pas à la lecture du numéro d’après-demain, s’il correspond vraiment à ce qu’annonçait l’un de ses réalisateurs ce matin ; à moins que l’immense bonne volonté qui se dégageait des foules d’hier (même issues d’« églises » et de « mosquées ») n’ait ouvert des perspectives nouvelles à certains des journalistes de l’hebdo ? Dieu le veuille.

Cette « communion inoubliable » ne « suffit pas »… Puisque « la France c’est la laïcité », puisque « la laïcité c’est Charlie », et puisque « Charlie c’est la dérision », comme on l’a entendu hier, alors la France se résume à la dérision ? C’est un peu réducteur comme approche. Et un peu frustrant pour des foules en quête de fraternité… Et si la dérision s’enfle jusqu’à l’irresponsabilité, comme Daniel Cohn-Bendit le reprochait à Charlie lors de la grande provoc’ anti-musulmane de 2012, on aboutit à une image de la France qui révulse une partie de la population de l’Hexagone (et des millions de gens dans le reste du monde). Est-ce cela que voulaient les manifestants d’hier ? Pas du tout. Au contraire ! Ils rejettent la violence morale autant que la violence physique. Ils rêvent d’une société fraternelle. Ils ont même réalisé cette fraternité hier, pendant quelques heures : comme disait un autre témoin, « on n’était plus chacun sur son smartphone, on se regardait, on se parlait… » Cette quête populaire attend une autre réponse que la dérision ; elle ne peut pas coïncider avec l’insulte. Un ami m’écrivait hier soir : « Si la France est un pays dont le symbole est l’insulte, notamment contre les religions, alors cette France n’est pas aimable pour un jeune musulman. Je constate que ce problème a rendu difficile à des musulmans de France de se sentir complètement en « unité nationale » hier. Non parce qu’ils soutiennent les djihadistes, mais parce qu’ils ne peuvent s’identifier au « je suis Charlie »… »

Les manifestants d’hier avaient un souhait : voir les jeunes musulmans s’identifier à la France et vivre en paix avec eux. Le prochain numéro de Charlie servira-t-il cette noble cause ?

Attention au contrôle mental des masses. Je suis effrayé de ce que j’entends de la part des politiciens. Que Mme Pécresse et M. Goasguen réclament ce matin « un Patriot Act à la française » est regrettable. Le Patriot Act de GW Bush, texte suspendant certaines libertés publiques fondamentales dans le cadre de la lutte anti-terroriste, n’a pas servi à cette lutte : sur un échantillon de 11 500 perquisitions arbitraires répertoriées, moins de 50 visaient des suspects de djihadisme ; les 11 450 autres étaient décrétés suspects à d’autres titres… Chacun sait aujourd’hui que la lutte anti-terroriste a servi de prétexte à Washington pour désarmer des colères populaires. Au Brésil, Mme Rousseff a fait classer terrorisme les manifestations des paysans sans terre. La même idée est-elle en train d’éclore à Paris ?

L’internet est le premier visé, d’après ce que disent aujourd’hui les représentants de divers « partis de gouvernement ». La loi déjà votée par eux fin 2014 suffirait pourtant à combattre les sites djihadistes… Elargir encore ce dispositif risquerait de créer une machine utilisable contre d’autres gens. M. Goasguen l’a dit ce matin : lui et les siens veulent « faire cesser ce système informatique », ce qui aurait pour effet de fermer le grand forum populaire qu’est la Toile. Une partie de la gauche et de la droite en rêvait depuis l’affaire du « non » au référendum sur la constitution européenne ; la crise terroriste lui en donne le prétexte. Le jour où toute contestation politique et économique serait réduite au silence, le contrôle mental des masses deviendrait une réalité.

Ce scénario est-il enclenché ? Jean-Jacques Bourdin a posé la question ce matin à M. Valls, qui a répondu de manière évasive. Ce serait le paradoxe absolu : que le déferlement d’hier pour « la liberté », serve de prétexte à étrangler une liberté devenue essentielle.

Que les Français prennent garde ! Ils ont vécu dimanche des heures sans précédent, mais traduire l’émotion en réalités nouvelles leur sera impossible sans les outils sociaux correspondants. Des outils que nos dirigeants ne leur prendraient pas des mains…

Patrice De Plunkett

Source : Blog de PdP



Catégories :Chroniques, Medias, Patrice DE PLUNKETT, Politique, Société

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6 réponses

  1. Le titre est trop négatif, il coupe l’envie de lire l’article.

  2. Le titre remet en question je dirais, on chante, on pleure, on cri des slogans, on se tien par la main……. Et après? N’y avait t-il pas quelque chose à changer à la base? Avant tout ça et qui coule de source?

  3. La bonne question à se poser après tous ce évènements dramatiques et cette journée de  » mobilisation historique  » , qui m’ apparaît également comme un chef-d’oeuvre de manipulation des foules : à qui profite le crime , in fine ?…..

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