Christian Vanneste / Plus on marche, moins on avance ?

L’immense manifestation qui s’est déroulée à Paris aujourd’hui a été polymorphe. Un commentaire voulait y voir une marche pour l’Histoire regardée par le monde entier.

C’est hélas le propre des démocraties modernes sous la pression haletante des médias de ne pouvoir accéder au long terme et de ne l’évoquer que de manière déclamatoire pour se complaire aux vagues émotionnelles de l’opinion. « La paix pour notre temps » disait Chamberlain au lendemain de Münich et le Roi George n’hésitait pas à évoquer une « ère d’amitié et de prospérité ». Un an plus tard, c’était la guerre la plus meurtrière de tous les temps. C’est pourquoi, il faut se méfier de la projection des émotions du présent vécues par les foules sur un futur qui dépendra de la clairvoyance et de la volonté d’une poignée d’hommes. Churchill n’était pas acclamé comme Chamberlain, mais dans son isolement, il avait raison.

Le grand rassemblement de Paris a d’abord eu une dimension et un retentissement exceptionnels, planétaires. Un Français doit se réjouir que la France puisse bénéficier d’un rayonnement tel qu’une tragédie qui la touche en fasse pour quelques heures la « capitale du monde » selon les mots de François Hollande. La réunion improbable d’un grand nombre de Chefs d’Etats ou de gouvernements étrangers, et des plus importants d’Europe notamment, a montré que la France était encore un grand pays. Toutefois, la politique consiste à agir. Ce gigantesque défilé qui a uni le gotha politique, un grand nombre de politiciens de presque tous les horizons, la masse des anonymes qui voulaient témoigner, et bien sûr les proches des victimes, était-il une action ? Une action symbolique, sans aucun doute. Ni les symboles, ni les discours ne sont négligeables. Encore faut-il mesurer leur capacité d’agir sur le réel, de changer les choses.

Lorsque des centaines de milliers de personnes, que leurs opinions séparent ou opposent, se retrouvent pour manifester ensemble, un effet important en découle. Comme le pensait Durkheim, la solidarité sociale a deux aspects, celle qui vient de la complémentarité, de la division du travail, et donc de différences, mais aussi celle qui résulte de croyances communes et donc de l’identité. La réaction passionnelle face au crime était, selon lui, un des vecteurs du retour de l’identité, de la communion dans une société morcelée. C’est exactement ce que nous avons vécu. Si beaucoup de politiciens n’étaient là que pour être vus, la plupart des participants ont vécu un grand moment de restauration de la communauté nationale, en rendant hommage aux victimes et en dénonçant les assassins. C’est donc une faute lourde que d’en avoir exclu le Front National qui souhaitait y participer. La présence, non loin l’un de l’autre, de Benyamin Netanyahou et de Mahmoud Abbas devrait couvrir de honte certains de nos élus et leurs médiocres arrière-pensées.

C’était aussi aujourd’hui Paris-sur-scène avec un spectacle parfaitement maîtrisé. Mais là encore, le spectacle n’est pas la réalité. Lorsque le rideau tombe, chacun quitte le théâtre pour retourner à la vraie vie. Seuls les auteurs, les comédiens et le metteur en scène jouiront ensuite d’un succès, dans le monde réel. On peut penser que les organisateurs du défilé, essentiellement nos responsables politiques, tireront un bénéfice de la réussite d’aujourd’hui. Est-ce légitime ? Quelques islamistes fanatiques issus d’une immigration qui n’est plus assimilée et inspirés par un de ces foyers de djihadisme du Moyen-Orient que nos gouvernements ont laissés se développer quand ils ne les ont pas suscités ont commis des assassinats. Ils étaient équipés d’armes de guerre. Ils étaient connus de la police et avaient déjà eu maille à partir avec la Justice. Les deux frères Kouachi et Coulybaly avaient notamment profité de la mise en liberté « surveillée »d’Ahmed Beghal, avant la fin de sa condamnation, pour le rencontrer. Coulybaly condamné à sept reprises et une dernière fois en 2013 était libre et sans surveillance particulière. La cible choisie, Charlie Hebdo, était fortement prévisible. Si les assassins sont bien les coupables, la politique menée par ceux qui réclament l’union derrière eux est lourdement responsable de la situation qui a rendu leur crime possible.

L’ampleur de la réaction au massacre de Charlie Hebdo est due d’abord au fait que les victimes étaient des auteurs connus du grand public. Beaucoup de ceux qui les admirent se sont sentis personnellement atteints. Quant à ceux, qui comme moi, n’avaient de goût ni pour leur style, ni pour la plupart de leurs idées, ils veulent, avant tout, défendre la liberté d’expression dont ces dessinateurs et ces journalistes étaient des champions provocateurs, c’est-à-dire courageux. La manifestation d’aujourd’hui n’était nullement une adhésion au gauchisme du journal visé. C’était la défense d’un pilier de notre civilisation, que par ailleurs Charlie Hebdo n’a pas ménagée. La focalisation sur le titre, le « je suis Charlie », ne doivent pas faire oublier qu’à travers les policiers tués, à travers nos compatriotes juifs, l’attaque menée visait avant tout notre pays et notre civilisation, et non la ligne éditoriale d’un périodique qui n’avait pas hésité à demander dans le passé l’interdiction d’un parti politique. La liberté de penser ne doit pas être sélective contrairement au terrorisme intellectuel si souvent présent à gauche, et pas seulement, dans notre pays.

Certains ont comparé les foules d’aujourd’hui à celles de la libération. Une victoire contre un ennemi puissant et implacable n’a rien à voir avec le combat actuel contre l’islamisme radical. A présent, c’est surtout contre notre faiblesse que nous devons nous battre, celle qui consiste à accepter que des « jeunes » expriment leur soutien à des actes barbares et stupides, celle qui tolère la présence des pyromanes, le Qatar et la Turquie, lorsqu’on rend hommage aux victimes de l’incendie et aux pompiers. Si la manifestation parisienne n’est pas le prélude à un changement radical de notre politique en matière d’immigration et de contrôle des frontières, si elle n’entraîne pas une révision de notre action à l’étranger, en Syrie notamment, si elle n’induit pas une révolution en matière de justice pénale, elle n’aura été qu’une action symbolique, c’est-à-dire une catharsis, une communication libératrice, ou pire, récupératrice.

Christian Vanneste, Député honoraire



Catégories :Chroniques, Medias, Politique

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9 réponses

  1. Réponse au tout dernier paragraphe : oui, des changements doivent intervenir, mais aujourd’hui c’est un peuple désireux de s’unifier dans les valeurs démocratiques qui a voulu s’exprimer et il l’a bien fait.
    les grandes décisions appartiennent au gouvernement, le vivre ensemble appartient à chacun de nous.

  2. pour ce qui est arrivé à des enfants dans une école juive avec Mohammed Merah, il n’y a pas eu le même impacte sur les gens POURQUOI ??????

    Il y a des questions pour lesquelles il faut avoir le courage de répondre !

    • Quelques pistes:

      La force des symboles, la célébrité de certaines victimes, les slogans rassembleurs efficaces, le sentiment de marasme général qui a trouvé un support suffisamment universel pour créer une réaction nationale de rebond.

  3. il faut encore que je relève ceci

    La présence, non loin l’un de l’autre, de Benyamin Netanyahou et de Mahmoud Abbas devrait couvrir de honte certains de nos élus et leurs médiocres arrière-pensées.

    OUI !

    Si les assassins sont bien les coupables, la politique menée par ceux qui réclament l’union derrière eux est lourdement responsable de la situation qui a rendu leur crime possible.

    OUI !

    Une victoire contre un ennemi puissant et implacable n’a rien à voir avec le combat actuel contre l’islamisme radical. A présent, c’est surtout contre notre faiblesse que nous devons nous battre, celle qui consiste à accepter que des « jeunes » expriment leur soutien à des actes barbares et stupides, celle qui tolère la présence des pyromanes, le Qatar et la Turquie, lorsqu’on rend hommage aux victimes de l’incendie et aux pompiers.

    OUI !

    Si la manifestation parisienne n’est pas le prélude à un changement radical de notre politique en matière d’immigration et de contrôle des frontières, si elle n’entraîne pas une révision de notre action à l’étranger, en Syrie notamment, si elle n’induit pas une révolution en matière de justice pénale, elle n’aura été qu’une action symbolique, c’est-à-dire une catharsis, une communication libératrice, ou pire, récupératrice.

    OUI !

    Maintenant nous attendons des actes concrets !!!!

    • ça n’a pas de sens ce que vous dites , Martinette par rapport aux présidents israéliens et palestiniens , l’un comme l’autre ont décidé de venir et sachant tous les deux que l’autre venait , mais ils sont venus quand même

    • @Catherine Bunel
      Ils sont venus ils sont tous là, dès qu’ils ont entendu ce cri,
      Elle va mourir Ma-ria-aaneu

  4. Article intelligent, qui change agréablement de la bouillie ordinaire.
    Les vraies questions étaient déjà posées dès les attentats : Taubira est-elle prête à abroger ses lois suicidaires, qui ont magnifiquement montré leur totale inadéquation, puisque Coulabaly aurait dû être en prison, dans un pays normal ? Il est vrai que nos politiciens pensent à protéger leur progéniture de la méchanceté des juges, quand comme les rejetons Taubira, Touraine, Fabius ou Sarkozy, ils sont justiciables, punissables, et éventuellement écrouables.
    Quelle va être la nouvelle politique de la France vis-à-vis des groupes terroristes ? Va-t-elle continuer à les financer pour déstabiliser des régimes nationalistes qui dérangent ses intérêts ?
    Les menaces demeurent strictement les mêmes : le réservoir de djihadistes représente plusieurs centaines d’objectifs. Quels vont être les mesures concrètes, forcément coûteuses, pour renforcer la sécurité ne serait-ce que des écoles et des lieux publics ?

  5. Trop d’information tu l’information.

    Abandonnons les vaines manières de vivre
    Il est temps de redéfinir le role et la mission de chaque membre de notre société.
    Les émancipations ne sont pas une solution pour monde solidaire, les égoismes sont devenus de mode depuis si longtemps ou seul un remise en question de chaque individu changera la donne, sinon la douleur frappera encore et encore nos maisons jusqu’à livrer nos enfants en pature aux démons de la violence.
    La société à fait ses choix ,elle n’écoute pas la voix de la raison , Noel est déjà oublié , Pâques va venir et personne n’y vois une nouvelle façon de vivre, c’est bien dommage!

  6. Très bien parlé …. çà se passe de commentaire !🙂

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