David Vincent / La vie et l’oeuvre de Flavius Josèphe

Après Philon d’Alexandrie, je vous propose de découvrir un autre Judéen, Yossef Ben Mathias, plus connu sous le nom de Flavius Josèphe.

Enfance et famille

Flavius Josèphe, de son vrai nom Yossef Ben Mathias ha-cohen, est un historien judéen du Ier siècle apr. J.-C.  Comme en témoigne l’adjonction « ha-cohen », Flavius Josèphe  est issu de la tribu de Lévi, et plus précisément d’une riche famille de l’aristocratie sacerdotale. Parmi ses ancêtres, figure  Jonathan Maccabée, qui fut Grand Prêtre de -160 à -143. Il reçoit donc une éducation religieuse avancée.

La plupart des prêtres étaient, à cette époque, sadducéens, même si les pharisiens gagnaient du terrain. Josèphe lui-même hésita entre les trois principaux courants religieux : les sadducéens, les esséniens et les pharisiens. Il séjourna même trois ans auprès d’un ermite, Bannous. Finalement, il opta à 19 ans pour le courant pharisien. En revanche, il est fermement opposé aux zélotes et aux sicaires.

Le premier voyage à Rome

En 64 après Jésus-Christ, à l’âge de 26/27 ans, Josèphe est envoyé à Rome pour délivrer certains prêtres emprisonnés par Félix (Actes 24).

Rome comptait une importante communauté judéenne. La plupart des Judéens de Rome étaient des prisonniers affranchis, déportés après la prise de Jérusalem de 63 avant Jésus-Christ. On estime qu’il y avait environ 40 000 Judéens à l’époque d’Auguste. Une première expulsion avait eu lieu en 19 sous Tibère, puis Claude chasse à nouveau les Judéens « qui se soulevaient sans cesse à l’instigation d’un certain Chrestos » (Suétone). C’est cette expulsion que Luc mentionne en Actes 18 : 2

La traversée de la mer n’est jamais chose aisée. Comme l’apôtre Paul (Actes 27), son vaisseau est pris dans une tempête. Celui-ci, qui comptait alors 600 personnes, coule en pleine mer Adriatique, et  il n’y eut que 80 rescapés, dont Josèphe qui était bon nageur. A Rome, Flavius Josèphe entre en contact avec Aliturus, un acteur judéen apprécié de Néron.  Cette mission semble avoir été un succès, grâce notamment à  la femme de Néron, Poppée, qui était probablement une craignant-Dieu. C’est-à-dire une personne qui, sans se convertir au judaïsme, reconnaissait le Dieu d’Israël comme le vrai Dieu. Quoiqu’il en soit, Flavius Josèphe rentre avec les prêtres à Jérusalem.

Le commandement de la Galilée

Toutefois les réjouissances sont de bien courtes durées. Les procurateurs de Judée multiplient les actes de malveillances à l’égard des Judéens et la tension monte. Poppée meurt en 65 et Néron devient beaucoup plus favorable aux païens, au détriment des Judéens.

Malgré des tentatives de conciliation soutenues par un parti de modérés, dont Josèphe et sa famille, la révolte éclate. Les sicaires prennent la forteresse de Massada et des prêtres décident d’arrêter les sacrifices en faveur de l’empereur. L’armée romaine de Cestius Gallus intervient alors, mais elle est taillée  en pièces par les rebelles. Cette première victoire éclatante incite la plupart des Judéens hésitants à rejoindre la rébellion, même si un certain nombre de Judéens, dont le roi Agrippa II (1), restaient proromains. Josèphe lui-même finit par se rallier aux rebelles et est même nommé au commandement d’une région clef : la Galilée et le plateau du Golan. Il possède tous les pouvoirs attribués auparavant au préfet romain.

Il affirme cependant que son rôle n’est pas tant de faire la guerre aux Romains, que de maintenir la paix civile. En effet, les Judéens, non seulement luttaient contre les Romains, mais se faisaient aussi la guerre entre eux.  Il nomme pour cela un conseil local de 70 anciens, dont lui-même est le président. Mais Josèphe par son attitude, éveille très vite les soupçons en protégeant les intérêts d’Agrippa II, allié des Romains. Plusieurs chefs locaux, plus radicaux, deviennent alors ses ennemis.

La commission d’enquête

L’un deux, Jésus fils de Saphias, finit même par le faire condamner à mort en organisant un procès géant dans un hippodrome. Mais Flavius Josèphe se rend à ce même hippodrome en tenue de pénitent et arrive à renverser l’opinion en sa faveur. Un autre chef, Jean de Gischala, envoie alors une délégation menée par son frère à Jérusalem auprès de Simon fils de Gamaliel (2) pour demander la destitution de Josèphe. Celui-ci est convaincu et plaide en ce sens auprès du Grand Prêtre Anan. Une commission d’enquête, accompagnée de 1000 à 2000 soldats, est alors envoyée en Galilée. Josèphe est informé de tout cela par ses proches. La commission voulait éliminer Josèphe, mais ce dernier parvient à déjouer leur piège. Il finit même par capturer les membres de la commission et les renvoie à Jérusalem, après avoir été confirmé dans ses fonctions

La guerre contre les Romains

Jusqu’au printemps 67, Josèphe a surtout du faire face aux discordes civiles, mais un tournant se produit lorsque Néron décide de confier le commandement à Vespasien. Celui-ci, grand général, avait cependant la fâcheuse habitude de s’endormir lors des séances de chants données par Néron, dont le seul talent musical était celui d’être empereur,  et risquait donc de tomber en disgrâce, ce qui pouvait même signifier sa mise à mort. Néanmoins, ses talents de général lui sauvèrent la vie, et l’empereur préféra l’envoyer en Judée pour écraser la rébellion.

Après avoir réuni plus de 60 000 hommes, Vespasien avance dans la région et assiège la forteresse de Jotapata. Cette ville est tellement stratégique que Josèphe est obligé de venir la défendre en personne. Le combat est acharné et  Josèphe nous rapporte quelques actes d’héroïsme individuel. Une flèche atteignit même Vespasien … au pied. Malgré toute la bravoure des défenseurs, les troupes romaines étaient bien trop nombreuses et bien trop organisées pour être vaincues.  La ville est prise le 20 juillet 67 et les légionnaires se livrent à un grand massacre La plupart des combattants judéens sont tués,  mais Josèphe est introuvable. Il avait réussi à se cacher dans une citerne, et ne sera capturé qu’au bout de trois jours.

La prophétie de Flavius Josèphe

Voyant qu’ils allaient être pris les derniers résistants de Jotapata, cachés avec Josèphe dans la citerne, décident alors de se suicider. Flavius Josèphe tente de convaincre ses soldats qu’il ne faut pas se suicider, mais le suicide était une pratique courante à l’époque. Depuis l’époque des Maccabées, de nombreux Judéens se suicidaient pour éviter d’être capturés vivants. Ne parvenant pas à les convaincre, il propose alors un tirage au sort, et lui-même tire le dernier numéro. Les soldats se tuent les uns après les autres. Au moment où son tour arrive, alors que les autres soldats sont morts, Flavius Josèphe se rend aux Romains.

Entretemps, il a eu une révélation. Se basant sur les prophéties bibliques, il promet à Vespasien que celui-ci deviendrait empereur. Au départ, Vespasien est assez sceptique, mais les Romains, même païens, tiennent en haute estime les textes religieux anciens. Apprenant les origines de Flavius Josèphe et connaissant l’ancienneté des textes bibliques, Vespasien accorde un certain crédit à cette prophétie et décide de le garder comme prisonnier. (3)

Vespasien et Titus

Après 30 ans, Josèphe n’est plus acteur de l’Histoire mais témoin. Sa captivité dure deux ans et demi, de juillet 67 à décembre 69. Elle a probablement lieu à Césarée. Cette captivité est cependant assez libérale et  Vespasien offre même une deuxième femme à Josèphe, une jeune captive. La Galilée est finalement soumise à l’automne 67 avec la prise de Jamnia (Yavné) et Azotos (Ashdod). Jean de Gischala, l’ennemi de Josèphe, se réfugie à Jérusalem, où il incite les habitants à la résistance et à la lutte contre les Romains.

Vespasien entreprend d’encercler Jérusalem à distance (entre 35 et 60 km). C’est à ce moment qu’une nouvelle arrive de Rome, Néron vient d’être assassiné! Après un temps d’hésitation, et la mort de plusieurs prétendants, les troupes d’Orient proclament leur général Vespasien empereur. La prophétie de Josèphe s’est réalisée. Etant moins oublieux que l’échanson de Pharaon (Genèse 40), il fait immédiatement libéré son prisonnier. Vespasien se rend ensuite à Alexandrie, où il reçoit le soutien de Tibère Alexandre, le neveu de Philon d’Alexandrie, qui était alors préfet d’Egypte, puis à Rome, pour prendre possession de l’Empire.

Pendant ce temps, Titus et Tibère Alexandre entament le siège de Jérusalem, auquel  Josèphe assiste en tant que témoin.

Le siège de Jérusalem

Durant le siège de Jérusalem, une guerre civile entre Judéens oppose trois factions extrémistes menées respectivement par Eleazar fils de Simon, Jean de Gischala et Simon bar Gioras.

Flavius Josèphe, qui est dans le camp romain, tente de convaincre ses compatriotes de se rendre, en vain. Titus propose d’épargner la ville et le Temple, si les Judéens se rendent, mais ceux-ci refusent obstinément. La ville est finalement prise et le Temple est incendié au cours de l’assaut, le 9 Ab. Elezar fils de Simon avait été assassiné lors de la guerre civile, tandis que Jean de Gischala et Simon sont capturés par les Romains. Josèphe parvient à faire libérer plusieurs de ses proches, dont son frère Mathias, et quelques amis. Ses parents et sa première femme sont cependant morts durant le siège.

Flavius Josèphe à Rome

Josèphe quitte définitivement la Judée à 33 ans et passe le reste de sa vie à Rome, auprès des empereurs.  Même si l’antijudaïsme commence à se développer dans la littérature latine, Josèphe conserva toujours la protection des empereurs. De Vespasien tout d’abord, puis de ses fils Titus puis Domitien qui lui succédèrent. Il eut même le privilège de loger dans l’ancienne maison de Vespasien.  Yossef ben Mathias reçoit alors  la citoyenneté romaine et a  le droit aux tria nomina. Il s’appelle donc désormais Titus Flavius Josephus. C’est sous ce nom qu’il écrira les livres qui nous sont parvenus.

Notons que la transcription actuelle « Flavius Josèphe » est due à un prêtre jésuite, qui préféra écrire « Josèphe » pour éviter de le confondre avec les autres saints nommés « Joseph ». L’habitude s’est ensuite conservée.

L’œuvre d’historien

C’est à Rome, que Flavius Josèphe se met à écrire. Il compose 4 œuvres différentes, répondant chacune à un but particulier.

La Guerre de Judée (7 livres) est une  œuvre d’’histoire immédiate. Josèphe raconte la guerre qui vient tout juste de s’achever. Une première version est parue en araméen mais n’a guère laissé de traces. On ne connaît que la version grecque. Son but est de conserver la mémoire des évènements pour les générations futures.

Les Antiquités judaïques (20 livres): L’original est aussi rédigé en araméen, mais ne sera jamais publié. Flavius Josèphe veut résumer les 5000 ans d’histoire, « depuis la naissance du premier homme jusqu’à la douzième année de Néron ». L’œuvre est achevée en 93. Le but est de montrer l’ancienneté, et donc l’honorabilité, du peuple d’Israël et de ses coutumes. Il veut aussi défendre son peuple contre les accusations de toutes sortes. A cette époque, des légendes égyptiennes, qui faisaient des Hébreux les descendants de lépreux chassés d’Egypte, commençaient à être diffusées à Rome.

Sa troisième œuvre,  Contre Apion (2 livres), est d’ailleurs une apologie du judaïsme contre les païens. Enfin, sa dernière œuvre, L’Autobiographie (1 livre), est une réponse à des attaques plus personnelles d’un autre ancien combattant devenu historien, Juste fils de Pistos.

David Vincent

Notes

(1)   : Il s’agit du roi Agrippa devant lequel a comparu Paul en Actes 25.

(2)    : Gamaliel était le maitre pharisien qui était intervenu en faveur des disciples (Actes 5 : 34) et qui a instruit l’apôtre Paul (Actes 22 : 3)

(3)   Cette prophétie est aussi mentionnée par l’historien romain Suétone dans sa Vie de Vespasien, V. Toutefois, aucune source ne donne le verset exact utilisé par Josèphe.

(4)   C’est-à-dire l’auteur de l’épitre. A ne pas confondre avec le disciple du même nom mis à mort quelques années plus tôt par Hérode (Actes 12 :2)

Bibliographie

Hadas-Lebel, M. (1989). Flavius Josèphe. Paris : Fayard.

8 Comments on David Vincent / La vie et l’oeuvre de Flavius Josèphe

  1. Une étude approfondie de l’histoire, des écrits de Flavius, mais aussi d’Eusèbe de Césarée, comparée aux textes en Luc 21, en Marc 13, et surtout en Matthieu, à partir du chapitre 21 jusqu’au chapitre 25, fera ébranler un grand nombre de personnes qui ont, consciemment ou inconsciemment, des concepts, concernant « la fin des temps », influencés par le Dispensationalisme.

    Les livres dispensationalistes ont rapporté gros à certains écrivains qui aiment vendre et nourrir une bonne partie du peuple chrétien qui est affamée de tout ce qui est spéculatif. Donc, les écrits de Flavius ne sont « bénéfiques », ni pour les uns, ni pour les autres. Mais ceux qui veulent étudier ce thème sérieusement feront bien de lire les récits de Flavius.

    • Ventdusud Femme du sud // 27 février 2014 à 14 h 06 min //

      pvdbm, pourriez-vous développer votre pensée, car ce que vous dites est tellement « généraliste » ; permettez moi cette expression ; en quoi, par exemple les écrits de Flavius, etc… feraient ébranler un grand nombre de personnes…. concernant la fin des temps…. dispensationalisme » ?

  2. Ventdusud Femme du sud // 27 février 2014 à 14 h 10 min // Réponse

    merci David Vincent de partager un peu d’histoire avec nous 🙂

  3. Bonjour David

    2 petites questions:

    1- Que doit à Flavius Josèphe la fortune du mot « ioudaismos/judaïsme »?
    2- Y a-t-il dans les récits de Josèphe des éléments à même de faire peser, du point de vue de l’historien, je précise, une réserve quant à des points précis de la narration des quatre évangélistes?

    Merci de votre réponse.

    • Bonjour ntjufen,

      Concernant ta première question, Y. Amir a publié un article à ce sujet, mais je n’ai pas eu l’occasion de le consulter. Je tacherai de le faire à l’occasion. Tout ce que je peux te dire, c’est que le terme apparait pour la première fois dans le Deuxième Livre des Maccabées.

      Après, je pense que c’est surtout son utilisation par l’apôtre Paul qui a été décisive. On le retrouve ensuite très tôt dans la littérature rabbinique (dès Ignace d’Antioche. En revanche, il peut être intéressant de préciser que son équivalent hébreu(yahadut) n’apparait qu’à l’époque médiévale.

      Pour ce qui est de ta deuxième question, je dirais non. Ceux qui tiennent à l’inerrance absolue sont gênés par certains passages, notamment la question du recensement de Quirinius, mais en réalité il n’existe pas plus de différences entre FJ et les évangiles, qu’entre les évangiles eux-mêmes (cf par exemple l’épisode du figuier).

      Au contraire, je dirais même que FJ vient confirmer plusieurs points du récit du NT, comme la mort d’Hérode par exemple (Actes 12)

    • Merci infiniment, David.

  4. Passionnant. Ces écrits font partie de notre héritage universel. Ce que je ne comprends pas, c’est que le livre de J:F: qui porte sur l’histoire récente de la nation juive ne parle si peu de Jésus-Christ, il y a cette fameuse phrase à un moment donné, je ne m’en souviens plus, mais juste une phrase disant que Jésus était né en Galilée et fut crucifié sous Ponce Pilate. Elle est visiblement hors contexte. D’après le commentaire que j’en ai lu, ce serait en fait un ajout. Comment se fait-il que J.F, ne parle si peu du Christ lui-même alors que ces écrits corroborent sur plusieurs points les Evangiles? Je crois qu’il y a d’autres phrases un peu hors contexte dans le même style (portant sur Jésus, comme personnage historique) mais que sait-on hormis les ajouts de son opinion sur le Jésus historique, croyait-il vraiment qu’Il était le Messie promis?

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